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Ce n'est pas tout à fait une biographie, car je ne donne pas la même place à toutes les parties de la vie de Céline : ainsi, je passe rapidement sur l'enfance que j'estime sans grande originalité, alors que je m'attarde très longuement sur les rapports extraordinairement compliqués que Louis Destouches a eu avec les femmes. On y trouve aussi une certaine vision des relations entre Sartre et Céline qui contraste avec celle véhiculée par les biographies de Sartre (je pense notamment au livre de Cohen-Solal). Mais, l'originalité la plus évidente du livre est d'être une biographie à rebours : je commence par la mort de Céline pour terminer par sa naissance à Courbevoie. Il était amusant de voir si l'on pouvait parler de certains évènements comme l'exil au Danemark, sans avoir porté à la connaissance du lecteur les causes de cet exil, à savoir la collaboration de Céline pendant l'occupation. Cela supposait aussi quelques problèmes techniques d'écriture amusants à résoudre.
Vous citez abondamment les pamphlets de Céline dans votre ouvrage, ce qui est une nouveauté. On fait le plus souvent référence à Bagatelles pour un massacre (1937), mais il y a aussi L'Ecole des cadavres (1938), et Les beaux draps (1941). Y a t-il dans ces trois textes une production homogène d'écriture ou y a t-il des distinctions importantes à faire entre les trois pamphlets ?C'est à mon sens, son plus mauvais livre. Ce n'est qu'une longue éructation, la redite, en pire, de Bagatelles. Bagatelles a marché, donc, il faut en faire un deuxième, Denoël son éditeur insiste pour profiter de la dynamique du succès. L'ouvrage est écrit en trois mois, alors que Céline a besoin de beaucoup de temps pour rédiger ses livres. La plupart du temps, il se contente de copier et de coller des textes antisémites piochés dans les revues de l'époque.
C'est son seul livre vraiment politique. La France s'est effondrée en 1940, la catastrophe est telle que le pays n'a jamais été aussi bas, mais il est désormais possible, sur ce champ de ruines, de reconstruire sur des bases saines et nouvelles. Les Beaux-Draps se présente comme un manifeste politique, analyse d'une situation, et propositions pour en sortir au mieux. Céline dit ce qu'il faudrait faire dans le domaine de l'éducation, de la petite propriété privée pour tous les français, ce qu'il appelle " Le communisme Labiche ", de l'organisation du travail, des salaires.
Une anecdote amusante : il propose les 35 heures comme la durée maximum d'une semaine de travail ! Récemment, dans un article du Figaro, Jean des Cars s'en prenait à Martine Aubry, lui disant qu'elle devrait reconnaître avoir volé l'idée des 35 heures à Céline, et l'avoir trouvé dans un pamphlet antisémite publié en 1941.
Oui c'est le même Céline. Lorsqu'il écrit Voyage, Céline n'est plus un jeune homme, il a 38 ans. Les expériences les plus importantes de sa vie sont derrière lui. Ford, la SDN, son activité de médecin etc. A ce moment, il a déjà connu et l'amour et la rupture, et pour lui la trahison, avec Élisabeth Craig. L'homme est formé : il a reçu et repris les idées réactionnaires de son père. Mais au moment de la publication de Voyage on a cru qu'il était un homme de gauche, la parution de Bagatelles le révèle sous son vrai jour.
Ce qui fait la violence et le scandale de ce premier pamphlet, ce qui étonne ses contemporains, n'est pas l'antisémitisme. Ces idées sont courantes, banales, à l'époque. Etre antisémite n'est pas grave dans le contexte de l'avant-guerre. Ce qui donne la mesure du pamphlet c'est l'écho, la résonance que par son style Céline donne à ce qu'il dit. En un mot, que quelque chose d'aussi vulgaire qu'un pamphlet antisémite soit écrit par un auteur immense. Et ce scandale perdure aujourd'hui.
Il y a un homogénéité des pamphlets dont le postulat de base est simple : tout est de la faute des Juifs qui sont le mal incarné, et, accessoirement, Céline excepté, tout le monde est Juif ou enjuivé, jusqu'aux rois de France qui ont des nez bien crochus. S'y ajoute l'écriture si particulière de Céline immédiatement reconnaissable. La conjoncture joue aussi : en 1938 la guerre étant quasi certaine, Céline a voulu faire oeuvre de pacifiste, empêcher le conflit dont il pensait qu'il serait une catastrophe pour le pays. Par la suite, il a voulu expliquer son antisémitisme par la conjoncture, ce qui inverse l'ordre des choses. Sa thèse sera : je m'en suis pris aux Juifs non par antisémitisme, mais parce qu'ils voulaient régler leurs comptes avec leur ennemi Hitler, en poussant la France dans une guerre pour laquelle elle n'était pas prête.
Le style même de Céline empêche de penser. Il le dit lui même, il cherche l'émotion et non la raison, son écriture veut toucher le nerf, aller jusqu'au cerveau reptilien. Elle est une sorte de déchaînement. Jean-Louis Bory la compare à l'éruption d'un volcan, force, beauté et destruction. Mais, Céline ne calcule pas, il se laisse emporter par ses coulées de lave, il n'y a pas de volonté consciente dans ses procédés.
En 1947, Céline est en exil au Danemark, il risque d'être extradé en France. Il a été effectivement accusé d'avoir dénoncé des Juifs par les communistes alors très puissants, ce qui peut lui valoir le poteau. Il doit absolument minimiser les conséquences de son antisémitisme, il prétend donc être victime d'un complot, d'une provocation policière. Il ira même jusqu'à écrire dans une autre lettre que ce sont les Juifs qui ont fait le travail de la Gestapo et qu'ils sont responsables de la déportation de leurs coreligionnaires…
Je crois que c'est une haine générale de misanthrope. Le monde entier est juif, le Pape inclus, les " vrais " antisémites de l'époque lui reprochaient ce manque de sérieux et de discernement. Céline est un hypersensible, un amoureux déçu par l'Humanité. C'est aussi un réactionnaire qui a peur de la modernité et de l'évolution du monde, qui mythifie le passé. Il a aussi été élevé à une époque et dans un milieu où l'antisémitisme allait de soit. Il ne faut pas oublier qu'il est né en 1894, année ou éclate l'Affaire Dreyfus.
Il y a chez Céline à la fois une détestation et une fascination pour les juifs. Son idée est tout de même qu'ils sont très intelligents, très forts, qu'ils se débrouillent mieux que les aryens ce qui les rend particulièrement dangereux pour les sociétés où ils évoluent. De plus, Céline les considère comme inassimilables, ils resteront toujours des éléments étranges et corrupteurs.
C'est vrai. Mais il devine très tôt que les choses vont mal tourner. Dès 1941, il sait que son camp a perdu. Par prudence, il refuse de travailler pour des journaux malgré de nombreuses sollicitations, et ne se fait jamais payer lorsque des textes de lui paraissent. Sa façon de faire est la suivante : il envoie des lettres à des journalistes en leur précisant s'ils peuvent ou non publier (à condition de ne pas changer une ligne au texte, si on triture ses écrits, il envoie l'huissier). Techniquement, il pourra par la suite prétendre que d'autres ont publié, en son nom, des lettres qui auraient dû rester privées, qu'il a écrit non pas dans, mais pour des journaux collaborationnistes, la nuance est capitale
Pour ce qui est des dénonciations, il faut rappeler qu'à partir de 1940, dénoncer est considéré comme un devoir civique (cf. le livre et le film de Halimi : La délation sous l'Occupation). Céline, lui aussi, dénonce un certain nombre de personnes. Mais, curieusement, ces gens qu'il désigne comme juifs ne le sont pas, ils ne risquent donc pas grand chose, ce qui ne retire rien à la gravité de l'acte et au fait que Céline se soit abaissé à cette ignominie.
Lorsqu'il s'agit d'abstractions, ou quand il généralise Céline peut être d'une violence extraordinaire, il faut ajouter que son style se nourrit d'exagération. Mais lorsqu'il est confronté à des cas particuliers, il perd sa virulence et agit tout autrement. En plus du témoignage de la jeune femme que vous citez, je raconte dans mon livre qu'Éliane Bonabel, qui été une amie très proche de Céline pendant et après la guerre, fréquentait un jeune juif qui portait l'étoile jaune, Céline n'a jamais fait la moindre remarque à son propos. On sait aussi que des résistants se réunissaient dans l'immeuble de Céline, qui, n'ignorant rien de leurs activités, ne les a pas dénoncé.
L'homme est complexe. Son antisémite était réel, il détestait les juifs, mais ses médecins ont toujours été des juifs (les Dr Gozlan et Brami). Je crois que l'homme privé était compatissant, bon par certains côtés.
Je n'aime pas :
- son ingratitude permanente
- sa manière d'instrumentaliser ses amis. A de très rares exceptions, comme celle de Marcel Aymé, il joue la comédie en amitié, par exemple avec Albert Paraz dont il s'est servi pendant ses années de prison et d'exil, comme porte-voix. Lorsqu'il revient en France, Paraz devenu inutile, sera oublié, il ne recevra plus de lettres, et aura le plus grand mal à voir Céline à Meudon.
- sa mauvaise foi.
Je crois aussi qu'il n'a réellement aimé qu'une seule fois : Elisabeth Craig qui fut la femme de sa vie. Par ailleurs, il était toujours entouré de gens moins brillants que lui qu'il pouvait facilement mépriser.
En écrivant le livre, je me suis posé de nombreuses questions. J'en conclus que si, par curiosité, j'aurais aimé rencontré l'homme, je ne crois pas que j'aurais pu ou voulu être son ami. Mais ceci doit être tempéré, car j'ai rencontré de nombreux proches de Céline, avec qui il a été le plus souvent ingrat, pourtant, tous sans exception ne lui gardent pas rigueur et restent fascinés par le personnage.